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les moines

Passaient, pennons au vent, dans les rouges assauts,
Se dressèrent, géants d’étude et de pensée.
Ils portèrent ainsi que de puissants faisceaux
Devant leur Christ nié, devant leur foi chassée,
Qui se penchait déjà du côté de la nuit,
Leur cœur brûlant toujours de sa flamme première.
Et l’idéal superbe et noir fut reconstruit,
Et tout en haut la croix monta dans la lumière.
Et les livres chrétiens, les Sommes, les Décrets,
Les grands éclairs jetés au loin par les génies
Sur la philosophie humaine et ses secrets,
Sur les mondes, les cieux, les morts, les agonies,
Les éternels pourquois et le tressaillement
De l’univers en proie aux angoisses mystiques,
Et les dogmes nimbés, mélancoliquement,
Et s’asseyant rêveurs, dans leur robes gothiques,
Et les torches, avec des crinières de sang
Échevelant au loin leur clarté mortuaire
Sur les peuples chrétiens frappés, le doute au flanc,
Et la blancheur du lange et celle du suaire,
Un monde qui commence, un monde qui finit,
Tout un dardement d’or de lumière mêlée
Refrappa de splendeur l’assise du granit,
Où les moines dressaient leur foi renouvelée.