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Page:Verhaeren - Poèmes, t1, 1895, 2e éd.djvu/137

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LE LAIT


Dans la cave très basse et très étroite, auprès
Du soupirail prenant le frais au Nord, les jarres
Laissaient se refroidir le lait en blanches mares,
Dans les ronges rondeurs de leur ventre de grès.

On eût dit, à les voir crêmer dans un coin sombre,
D’énormes nénuphars s’ouvrant par les flots lents,
Ou des mets protégés par des couvercles blancs
Qu’on réservait pour un repas d’anges, dans l’ombre.

Plus loin, les gros tonneaux étaient couchés par rangs,
Et les jambons suant leurs graisses et leurs sangs,
Et les boudins crevant leur peau, couleur de cierge,

Et les flancs bruns, avec du sucre autour des bords,
Engageaient aux fureurs de ventres et de corps…
— Mais en face le lait restait froid, restait vierge.