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Ma lèvre, elle est vivante et purpurine,
Mon cri sonne plus franc que les clarines,
Et les pommes de la bonne santé
Bombent l’espalier lourd de ma poitrine.
Voici ma sève à moi, voici ma chair,
Rugueuse un peu comme les feuilles,
Mais sentant frais, comme du linge à l’air.
Voici mes bras qui largement t’accueillent,
Ma salive, mes dents, mes yeux,
Autant que mes deux seins clairs et joyeux
Et le vallon encor sans rides,
Et les crins fous de mon ventre torride ».


Et longuement,
Pendant des mois, au jour le jour,
Nos corps se sont aimés, dans la ferme lointaine,
Où rien, sinon les bruits monotones des plaines,
Venaient mourir, au soir tombant.


Son corps me fut toujours docile.
Les étables et, plus encor, les vieux greniers,
Où l’on versait le grain, par sacs et par paniers,
Nous invitaient et nous servaient d’asile.