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ÉMILE VERHAEREN




LES MOINES




RENTRÉE DES FRÈRES HOSPITALIERS


I



On dirait que le site entier sous un lissoir
Se lustre, et dans les lacs voisins se réverbère ;
C’est l’heure où la clarté du jour d’ombres s’obère,
Où le soleil descend les escaliers du soir.

Une étoile d’argent lointainement tremblante,
Feu de cierge dont on n’aperçoit le flambeau,
Se reflète mobile et fixe au fond de l’eau
Où le courant la lave avec une onde lente.

À travers les champs d’or s’en va se déroulant
La route dont l’averse a lamé les ornières,
Elle longe les noirs massifs des sapinières
Et sur son parcours gris micasse un éclat blanc.

Au loin scintille encor une lucarne ronde
Qui s’ouvre ainsi qu’un œil dans le pignon rongé :
Là, le dernier reflet du couchant s’est plongé,
Comme, en un trou profond et ténébreux, la sonde.

Et rien ne s’entend plus dans ce mystique adieu,
Rien — le site vêtu d’une paix métallique
Semble enfermer en lui, comme une basilique,
La présence muette et nocturne de Dieu.


II


Alors les moines blancs rentrent aux monastères,
Après secours portés aux malades des bourgs,
Aux remueurs cassés de sols et de labours.
Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabattaires,

À ceux qui crèvent seuls, mornes, sales, pouilleux
Et que nul de regrets ni de pleurs n’accompagne,
Et qui pourriront nus dans un coin de campagne
Sans qu’on lave leur corps et qu’on ferme leurs yeux.

Anthologie Contemporaine.
Vol. 29. Série III (N° 5).