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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/94

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Raie et le Coq mort. Sur fond blanc le coq au plumage argenté se détache et tout un frisson de lumière semble courir sur son ventre et ses ailes. Je me souviens aussi et des Viandes (Musée d’Ostende) et de l’admirable Coin de cuisine du Musée de Liège. Le pinceau semble avoir glissé sur ces victuailles comme s’il était empreint non de couleurs mais de clarté. Si la forme des objets était plus précisée et plus arrêtée, ce bain de lueurs où le mercure et le soleil semblent fusionner n’aurait certes pu aussi bellement, envelopper la toile. Qu’on voie la couleur, affirme Ensor, aussitôt on ne voit qu’elle ; de même, qu’on étudie la forme et l’œil n’est plus sensible qu’à la ligne. Unir dans une même œuvre le ton et le dessin, leur donner la même importance n’est possible qu’aux demi-natures qui ne sentent rien fortement. Il faut choisir. Ensor a choisi la couleur ou plutôt la lumière.

On peut donc lui reprocher parfois que ses morceaux de viande, ses choux, ses fruits, ses pots, ses vaisselles manquent de fermeté ou de poids. Il en conviendra certes. Mais que lui importent ces remarques terre à terre. Il existe une sorte de réalité esthétique plus haute que la réalité authentique. Cette réalité ou plutôt cette vie est atteinte par de purs moyens d’art. Ils réalisent les harmonies impeccables et glorieuses du ton, les sensibilités merveilleuses des ombres et les joies de la calme ou triomphante lumière. Quand ce haut résultat est atteint il efface — surtout qu’il s’agit, en ce cas-ci, de simples natures-mortes — toute critique vétilleuse et tatillonne. On ne sait quel trophée choisir parmi tant d’éclatantes conquêtes du pinceau. Vases