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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/58

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Bien plus. Les artistes linéaires tels qu’Ingres et Raphaël ne s’embarassent ni des ombres ni surtout des reflets. Pour eux, les êtres et les choses semblent n’exister que dans une sorte de vacuité atmosphérique. La lumière qui les baigne est toute artificielle et le vide semble seul les contenir. Chaque objet existe d’une vie solitaire. Il ne subit en rien la loi des interinfluences. Il apparaît, s’il est beau, d’une grandeur presque toujours stérile. Il est jailli du raisonnement et de la pensée ; il ne l’est jamais — si je puis dire — d’une émotion sensuelle. Or, c’est précisément cette joie de voir le monde entier s’épanouir dans la réelle et mouvante lumière, qui suscite en quelques êtres de choix le désir et bientôt l’art de peindre. Ensor se range parmi eux. Nous verrons comme il tient compte de ces ombres et de ces reflets que dédaignait M. Ingres et comme il les rend naïvement, scrupuleusement, de peur d’enlever n’importe quel élément de vie et de splendeur à la réalité.

Les sujets les plus humbles le requièrent. Voici qu’il peint poissons, bouteilles, pommes. Et voici qu’un simple chou vert (1880) posé sur une table rouge lui fait faire un chef-d’œuvre. Une lumière nouvelle, qui s’affranchit soudain des oppositions violentes entre les avant-plans et les arrière-plans, baigne cette merveilleuse nature-morte. Elle fut exposée en 1884 au Cercle artistique de Bruxelles et l’an dernier (1907) au Salon d’automne de Paris. Elle n’y perdit rien de ces prestiges d’autrefois. Elle étonna et charma autant que quelques superbes Cézanne rassemblés en une salle voisine. Elle apparut à tous avec ses qualités de belle