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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/57

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étrange, atténuée qu’on est sensé entendre commandait à la peinture. La difficulté consistait à réaliser, sans nuire à l’intérêt ni à la joie des yeux, cet art comme à demi-voix. Il fallait qu’on sentit le silence de cet appartement que troublent seuls quelques accords ou quelques chants et qu’à l’exemple de l’unique auditeur on y fût attentif.

Et comme contraste à cet art discret et mesuré, voici qu’un peu plus tard, en 1883, Ensor, sous le titre : Chinoiseries peint en pleine clarté sonore quelques potiches remplies de pivoines. On ne sait ce qu’il faut louer le plus, ou bien la couleur laiteuse des tons bleus et blancs du vase, ou bien le dessin large et sûr de son décor. Que ce soit le dessin cette fois, car jamais, me semble-t-il, l’artiste n’a mieux affirmé ce qu’est pour lui dessiner en peignant. La ligne, en cette œuvre franche et belle, est la couleur elle-même. Elle ne vit pas d’une vie indépendante, elle crée en même temps la forme et le ton et, si j’ose dire, l’ossature et la chair. Ceux qui prétendent qu’Ensor ignore la forme oublient sans cesse que le dessin de Rubens et de Delacroix est l’opposé du dessin d’Ingres et de Raphaël. Ceux-ci ne font que remplir par des couleurs le vide laissé entre les lignes tracées d’avance ; ceux-là peignent d’abord et leur dessin résulte de la justesse des valeurs entre elles, ou si l’on veut, n’est que le résultat du jeu des ombres et des clartés. C’est le coup de brosse, et non pas le crayon ou le fusain, qui écrit les formes si bien que dans leurs tableaux rien n’est dur, rien n’est découpé, rien n’est sec, rien n’est séparé soit du fond, soit de l’objet voisin. Ils ne cernent pas des images ; ils traduisent la vie.