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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/44

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bourgeois se dégorge par toutes ses circonvolutions. Il en jaillit des excréments de sottise. Cela rappelle des opérations d’abattoir. Le porc est tué : il est suspendu, ventre ouvert, à de grossières tringles, les boyaux sont jetés sur l’étal, fumants et flasques.

Les avez-vous vu vider ? La bêtise belge et bourgeoise, c’est cela.

Ce qui se débite d’âneries en ces quelques heures devant ces quarante exposants ferait un fumier monumental. Dames élégantes à bouche pincée de souris prude, fourrures confortables avec un ventre officiel dedans, gommeux monoclés, académiciens rances, peintres deshonorés de rubans rouges, réputations tuées depuis longtemps dans leur propre Bataille de Lépante et leur propre Peste de Tournay, prud’hommes énormes, collectionneurs d’eux-mêmes, tout cela potine, commère, hausse les épaules, passe et fuit devant ces quelques centaines d’œuvres d’art qui hurlent l’avenir. Et des rages ! Voici un Monsieur qui s’arrête devant les Toorop et jure comme un porte-faix et trépigne et remue les poings… qu’il tient en poche. Tel autre s’affale sur un banc et crie qu’il faut « brûler tout » .

Les années précédentes il y avait çi et là un tableau « à la portée du premier venu » un tableau sauveur… aujourd’hui, rien.

Oh les pauvres oiseaux qui se cognent aux murs d’une cave obscure ! Pas un coin où se tenir tranquille sur un perchoir d’admiration bon-enfant. Pas un coin où débiter le monologue d’amateur éclairé devant un auditoire de mamans et de fillettes. Pas d’opinion juste-milieu possible. Ou la haine ou l’emballement. »