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et le phare dont la lueur troue les lieues et les lieues semble ne lancer si loin son cri de lumière que pour héler vers la joie le cœur battant de ceux qui traversent l’espace.

Ainsi pendant l’été tout entier Ostende s’affirme la plus belle peut-être de ces capitales momentanées du vice qui se pare et du luxe qui s’ennuie. Et ce n’est pas en vain que chaque année James Ensor dont l’art se plaît à moraliser cyniquement, assiste à cette ruée vers le plaisir et vers la ripaille, vers la chair et vers l’or.


La chambre où il travaille ouvre, là haut, au quatrième d’une maison banale, son unique et peu large fenêtre. De tous les peintres modernes Ensor est le seul qui jamais ne se soit mis en quête d’un atelier. Lui le chercheur de lumière il campe ses toiles en un jour médiocre tombant non pas d’une verrière mais à travers les pauvres carreaux d’une baie verticale et parcimonieuse de clarté. Pourtant que de pages merveilleuses s’y élaborent et que de tons admirablement harmonisés y juxtaposent leurs musiques inentendues !

Celui qui surprend Ensor, la haut, dans son travail, le voit surgir d’un emmêlement d’objets disparates : masques, loques, branches flétries, coquilles, tasses, pots, tapis usés, livres gisant à terre, estampes empilées sur des chaises, cadres vides appuyés contre des meubles et l’inévitable tête de mort regardant tout cela, avec les deux trous vides de ses yeux absents. Une poussière amie recouvre et protège ces mille objets baroques contre le geste brusque et intempestif des visiteurs. Ils sont là chez eux pour que seul le peintre leur insuffle