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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/171

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La vie lui apprit à être défiant. On ne lui a point rendu toute justice. Son art n’est point encore, à cette heure, situé où quelque jour il se campera. Mais qu’importe ! l’ascension sera d’autant plus sûre qu’elle aura été lente et contrariée.

Le caractère n’explique évidemment pas toute une œuvre. Ce sont les dons fonciers que le peintre porte en lui qui la déterminent, l’entretiennent, la nourrissent et la développent.

Toutefois le caractère de l’homme influence l’œuvre, si j’ose dire, latéralement. Il est comme les vents d’est, d’ouest, du sud et du nord qui assiègent une plante magnifique, la courbent, la redressent, la baignent d’air chaud ou d’air froid, l’épanouissent ou la dessèchent. Ensor est un supra-sensible.

La mobilité, l’inquiétude, la vacillation de sa nature expliquent à la fois les recherches fièvreuses, les pas en avant, les pas en arrière, les brusques progrès et les soudains reculs, en un mot tous les changements et aussi toutes les inégalités de son art. Après un tableau clair, il rétrograde vers un tableau sombre ; après un dessin de caractère il commence un dessin atmosphéré, après une eau-forte toute en délicatesse il burine un cuivre comme avec des clous. Il est tumultueux et abrupt dans mainte composition ; le développement continu ou symétrique des lignes ne l’inquiète guère ; il procède par à coups ; il étonne plus souvent qu’il ne charme. Il fait preuve de maladresse et il est loin de bannir de son art le dérèglement et le chaos. Il ne tient jamais en place et souvent il ne tient pas même sa place. Les œuvres inférieures voisinent avec les