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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/166

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nombre de bourgeois, Ensor, pâle et muet, se laissait taquiner, mais avec des sourires contraints, des regards dédaigneux où s’allumait parfois l’éclair fugace d’une colère ou d’une ironie effrayantes. Non loin de lui, je l’observais et j’avais presque peur. Tout à coup, quelqu’un l’interpelle : « De la musique, James, de ta musique. » On rit, il résiste, on insiste…. Alors, il se lève tout à coup, marche au piano, et fait éclater une fanfare discordante, un tumulte de sons bousculés, mais si moqueurs, si violents, d’une si imprévue et tragique ironie… une sorte de marche des bourgeois où les cris d’animaux se mêlent au vacarme du tam-tam, et brisée dans un long hurlement sinistre. Il revint à sa place, sans que, pourtant, sa figure eût changé — mais les autres ne riaient plus » .

La musique autant que la littérature lui sert donc à des manifestations irritées tout autant que certains dessins et certaines caricatures. Quand sa sensibilité est trop foulée et comprimée par l’hostile ambiance elles lui sont comme deux soupapes qu’il ouvre tout à coup et par lesquelles il se libère de sa mauvaise humeur.

Mais quelquefois aussi elles lui apparaissent comme de réelles expressions d’art, surtout la musique, qu’il aime et cultive, avec délices et pour laquelle, me dit-on, il se sent né tout autant ou peut être plus encore que pour la peinture.

« L’étrange musique, écrit encore Blanche Rousseau. Elle ne ressemblait à aucune autre ; elle ne ressemblait à rien au monde. Elle était sourde et voilée — rapide comme un souffle, aussi légère — ou bruyante