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Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/161

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Quand James Ensor fut nommé chevalier par le Roi on lui ménagea quelque fête cordiale et tapageuse. J’en connais l’ordonnance. Elle fut consignée dans une brochure que rédigea et qu’illustra le peintre. Des discours sont prononcés, des strophes battent des ailes et des brabançonnes inédites voient le jour. La fête fut, paraît-il, charmante et folle. Je le crois, bien que le souvenir que j’en ai entre les mains ne me communique plus, à cette heure, ni charme ni folie. Mais il est juste d’ajouter que la carcasse d’un feu d’artifice tiré est chose lamentable et funèbre.

Ensor écrit assez volontiers. On sait que la plume est entre ses mains une arme — certes contournée, fantasque, chimérique — mais qu’elle est toutefois aiguë et pointée comme un couteau et qu’elle blesse souvent. Il s’est plu, dans le Coq Rouge, à la diriger — malencontreusement à mon avis — contre Alfred Stevens ; dernièrement encore dans l’Écho d’Ostende, il égratigna maint critique. Il agit alors comme s’il tenait entre les mains une molle pelote, qu’il traverse d’épingles et qu’il jette, dès qu’elle en est pleine, comme un espiègle, vers le public. Les traits portent, les allusions sont transparentes ; ceux qui sont au courant de la vie d’Ensor comprennent. Les autres s’étonnent. Lui, dès son geste fait, redoute qu’on se fâche, s’excuse presque d’avoir aussi abondamment garni sa pelote, d’avoir effilé trop vivement ses pointes, mais, quoiqu’il en ait, il n’a pu s’empêcher de la lancer. Sa phrase est surabondante d’adjectifs pittoresques et cocasses, de substantifs soudains et inventés ; elle est folle, amusante, superlificoquentieuse ; elle écume et bouillonne ; elle monte