Ouvrir le menu principal

Page:Verhaeren - James Ensor, 1908.djvu/160

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il englobe encore dans son admiration Pierre Breughel et Jérôme Bosch. Mais il ignore Rowlandson et Gillray auxquels il ressemble. Et Goya ne lui est nullement familier.

Ses voyages furent très rares. En 1892 il ne s’attarda que quatre jours à Londres ; il fut à deux ou trois reprises à Paris ; il se divertit dans un voyage en Hollande, avec son ami Vogels, et les musées d’Amsterdam et de Haarlem le retinrent longtemps entre leurs murs.

Sa vie s’est écoulée, à Ostende, presque tout entière. Il y a subi l’interminable et ensevelissant ennui de la province qui tombe sur l’âme comme une poussière sur le corps ; il y a connu la moquerie et la haine ; le potin et la risée ; il y a rencontré les contrariétés domestiques, l’incompréhension inévitable, la dérélection. Les heures noires lui ont fait cortège au long des jours gris, maussades, monotones. Sa sensibilité fine comme le grain d’un bois rare et précieux a subi les coups de rabot de la bêtise. Il s’est senti foulé, meurtri, brisé.

Les rares joies qui flambaient autour de lui étaient de pauvres joies provinciales. Il en prit, certes, sa part ne fût-ce que par tristesse. Une société Le Rat Mort le comptait et le compte encore au nombre de ses membres. Ce cercle où des médecins coudoient des avocats, où des échevins serrent la main à des notaires, où des musiciens — quelques-uns de vrai talent — introduisent le culte d’un goût surveillé, inscrit à son programme le rire et l’entrain pour essayer de vaincre la torpeur ambiante. Y réussit-il ? Et sa joie n’est-elle pas uniquement réglementaire ?