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de plus en plus dangereux en politique : il sera fatal à l’Europe. La technique se propage comme la peste.

Voilà, sans doute, ce que Pierre Féline a dû soupçonner dès son premier contact avec le Maroc, pendant la campagne de 1908. Il s’est épris de ce pays ; il y est revenu après la guerre de 1914, et a fini par s’y fixer. Fès l’a séduit : il vise à le séduire. Étant mathématicien et musicien de naissance, il pourrait enseigner à ses amis marocains le calcul différentiel ou l’art de la fugue. Mais ce ne serait point faire échange avec eux : ce ne serait que donner sans recevoir : solution imparfaite, et, comme je l’ai dit, plus dangereuse qu’utile. Il a donc passionnément cherché à instituer un commerce positif d’idées, de formes, de valeurs esthétiques avec les artistes et les amateurs indigènes. Il a étudié dans le détail les compositions de rythmes si complexes qui dominent dans leur musique, et qui sont curieusement et mystérieusement parentes de l’Arabesque, création étonnante du génie de l’Islam, instruit par la géométrie des Grecs aux constructions polygonales.

Le Dialogue sur l’Art doit donc être compris, non seulement dans sa substance même, comme une œuvre charmante en soi ; mais aussi comme un document et comme l’un des actes d’une entreprise individuelle dont je ne veux louer ni la hardiesse, ni l’importance, ni l’opportunité, ni les qualités de l’intelligence qu’elle implique, car, je l’ai déclaré, l’auteur m’est un grand ami, et cet ami me cite beaucoup.