Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/97

Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Pardon, je demande que lecture en soit faite ! — dit, d’un ton sévère, sans regarder le président, le représentant du ministère public, en même temps qu’il se penchait légèrement sur le côté ; et son ton de voix donnait à entendre que c’était son droit d’exiger cette lecture, et qu’il ne renoncerait à son droit pour rien au monde, et que le refus de cette lecture serait un motif de cassation du procès.

Le juge à la grande barbe se sentait de nouveau dérangé par son catarrhe d’estomac.

— Pourquoi cette lecture ? — demanda-t-il au président. Cela ne servira qu’à nous faire perdre du temps ! Le juge aux lunettes dorées, lui, ne disait rien. Il regardait devant lui, d’un air sombre et décidé, en homme qui n’attendait rien de bon ni de sa femme en particulier, ni de la vie en général.

Et la lecture de l’acte commença :

« Le 15 décembre 188…, nous, soussigné, sur l’ordre de l’inspection médicale, et en vertu de l’article…, — le greffier s’était remis à lire d’un ton résolu, élevant le diapason de sa voix, comme pour vaincre sa propre somnolence et celle de la salle entière, — en présence du délégué de la susdite inspection médicale, avons procédé à l’analyse des objets dénommés ci-dessous :

« 1° Du poumon droit et du cœur (enfermés dans un bocal de verre de six livres) ;

« 2° Du contenu de l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres) ;

« 3° De l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres) ;

« 4° Du foie, de la rate et des reins (enfermés dans un bocal de verre de trois livres) ;

« 5° Des intestins (enfermés dans un bocal de verre de six livres)… »

À cet endroit de la lecture, le président murmura quelque chose dans l’oreille de l’un, puis de l’autre de ses deux assesseurs. Ayant reçu de tous les deux une réponse affirmative, il fit signe au greffier de cesser de lire.