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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/84

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visage fatigué et pensif de Katucha les traces de cet autre travail qui se poursuivait en elle ; et il avait pitié d’elle, mais, chose singulière, cette pitié ne faisait que le renforcer dans son désir de la posséder. Ce désir, dès cet instant, l’avait envahi tout entier.

Il frappa à la fenêtre. Comme sous l’effet d’un choc électrique, elle frémit de tout son corps, et la terreur se peignit sur ses traits. Puis elle se leva en sursaut, s’élança vers la fenêtre, et colla son visage à la vitre. L’expression de terreur ne disparut pas lorsque, s’étant mis les deux mains au-dessus des yeux pour mieux voir, elle reconnut Nekhludov. Son visage avait une mine sérieuse que jamais encore le jeune homme ne lui avait connue. Elle ne sourit que quand il lui eut souri ; et elle ne sourit que par soumission pour lui, car il vit bien que, dans son âme, il n’y avait point de sourire, mais au contraire la seule épouvante.

Il lui fit signe de la main pour l’engager à venir le rejoindre dans la cour. Elle secoua la tête : non, elle ne sortirait pas ! et elle resta devant la fenêtre. Une fois de plus il colla son visage contre la vitre, voulant lui crier de sortir ; mais, au même instant, elle se retourna vers la porte. Quelqu’un, évidemment, l’avait appelée.

Nekhludov s’éloigna de la fenêtre. Le brouillard était devenu si épais que, à cinq pas de la maison, on ne voyait pas les fenêtres, ni rien qu’une grande masse sombre, d’où jaillissait la lueur rouge d’une lampe. Sur la rivière, c’était toujours le même ronflement, le même frottement, le même craquement, le même tintement de la glace. À travers le brouillard, soudain, un coq chanta ; d’autres lui répondirent dans la cour ; d’autres, plus loin, dans la campagne, firent entendre leurs appels alternés, qui finirent par se fondre dans un même grand bruit. Alentour, tout était silencieux : la rivière seule continuait son fracas.

Après avoir fait quelques pas en long et en large, devant la maison, Nekhludov de nouveau se rapprocha de la fenêtre de l’office. À la lumière de la lampe, il vit de nouveau Katucha assise près de la table. Mais à peine