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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/79

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aussi d’un amour innocent et profond non seulement pour lui, Nekhludov, mais pour tout ce qu’il y avait de beau au monde, et non seulement pour ce qu’il y avait de beau, mais pour tout ce qui existait, pour ce mendiant défiguré qu’elle venait d’embrasser. Cet amour, il le sentait en elle, cette nuit-là, parce qu’il le sentait en lui-même ; et il sentait que cet amour les fondait tous deux en un seul être.

Ah ! s’il avait pu en rester à ce sentiment, éprouvé la nuit de Pâques !

— Oui, tout ce qui s’est passé d’affreux entre nous n’est venu qu’après cette nuit de Pâques ! — songeait-il, assis devant la fenêtre dans la salle du jury.


V


En revenant de l’église, Nekhludov soupa avec ses tantes. Pour se remettre de sa fatigue, suivant une habitude prise au régiment, il but plusieurs verres de vin et d’eau-de-vie. Puis, rentré dans sa chambre, il s’étendit sur son lit, sans se dévêtir, et s’endormit aussitôt. Un coup frappé à la porte le réveilla. À la façon de frapper, il reconnut que c’était elle. Il sauta à bas de son lit en se frottant les yeux :

— Katucha, est-ce toi ? Entre ! — dit-il.

Elle entr’ouvrit la porte.

— On vous appelle pour le déjeuner, — dit-elle.

Elle portait la même robe blanche, mais sans le nœud dans les cheveux. Elle le regardait dans les yeux, et son visage rayonnait, comme si elle lui avait annoncé quelque chose d’extraordinairement joyeux.

— Tout de suite, j’y vais, — répondit-il.

Elle resta une minute encore, sans rien dire. Et brusquement, Nekhludov s’élança vers elle. Mais au même instant elle se retourna, d’un mouvement léger, et s’enfuit dans le corridor.

— Quel sot je suis de ne pas l’avoir retenue ! — se