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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/69

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autres comme mauvais et déraisonnable, tandis que, inversement, tout ce qui lui semblait mauvais passait pour excellent aux yeux de son entourage. De telle sorte que Nekhludov avait fini par céder : il avait cessé de croire en lui-même et s’était mis à croire dans les autres. Et d’abord ce renoncement à soi-même lui avait coûté ; mais cette première impression n’avait pas duré ; il avait commencé à fumer, à boire du vin, et il avait même fini par ressentir un vrai soulagement à la pensée qu’il n’avait plus désormais à s’inquiéter que du jugement des autres.

Et dès lors Nekhludov, avec sa nature passionnée, s’était livré tout entier à cette vie nouvelle, que menait tout son entourage ; et il avait complètement étouffé en lui la voix qui réclamait quelque chose de différent. Ce changement avait commencé en lui quand il était arrivé à Saint-Pétersbourg : il s’était achevé lors de son entrée dans le corps de la garde.

— Nous sommes prêts à sacrifier notre vie ; et, par suite, la vie que nous menons, cette vie insouciante et gaie, non seulement est excusable, mais est encore indispensable pour nous. Aussi serions-nous insensés d’en mener une autre !

Ainsi raisonnait inconsciemment Nekhludov, durant cette période de sa vie ; et il jouissait de se sentir affranchi de toutes les contraintes morales qu’il s’était imposées dans sa jeunesse ; et il ne cessait point de s’entretenir dans un véritable état de folie égoïste.

C’est dans cet état qu’il se trouvait lorsque, trois ans après sa première rencontre avec Katucha, et au moment où il allait partir pour la guerre contre les Turcs, il revint de nouveau dans la maison de ses tantes.


III


Nekhludov avait plusieurs motifs pour s’arrêter chez ses tantes. D’abord leur domaine se trouvait sur la route