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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/574

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— Oui, je voulais précisément vous prier de m’autoriser à visiter la prison ce soir ! — dit l’Anglais au gouverneur. — Tous les déportés sont dans leurs chambres, je pourrai voir leur vie telle quelle est vraiment.

— Ha ! ha, le gaillard, il veut voir la fête dans toute sa splendeur ! — fit le gouverneur, qui, jusque-là, avait fort bien dissimulé son état d’ivresse. — Ha ! ha ! Eh bien, il la verra ! J’ai écrit vingt fois à Pétersbourg pour réclamer : on ne m’a pas écouté. Peut-être se décidera-t-on à agir, quand on aura lu les mêmes réclamations dans la presse étrangère !

Puis l’entretien changea. On parla de l’Inde, de l’expédition du Tonkin, dont les journaux russes s’occupaient alors ; on parla de la Sibérie, et le gouverneur cita quelques exemples extraordinaires de l’universelle corruption des fonctionnaires sibériens.

Vers la fin du dîner, la conversation s’alourdit, ou du moins Nekhludov trouva qu’elle s’alourdissait. Mais, après le dîner, lorsqu’on fut passé au salon pour prendre le café, la maîtresse de la maison eut l’idée d’interroger le voyageur anglais sur Gladstone ; et Nekhludov eut l’impression que les réponses de l’Anglais étaient pleines de sens. Après le bon dîner, après le bon vin, assis dans un bon fauteuil, en compagnie de bonnes gens d’une éducation parfaite, Nekhludov se sentait de plus en plus à l’aise. Et, lorsque la maîtresse de la maison, sur la prière de l’Anglais, s’assit au piano avec le chef de bureau retraité et se mit à jouer la Symphonie en ut mineur de Beethoven, Nekhludov éprouva un sentiment de satisfaction de soi-même que depuis bien longtemps il n’avait plus éprouvé. C’était comme si, soudain, il avait de nouveau reconnu tout ce qu’il valait.

Le piano était excellent ; et Nekhludov, qui connaissait par cœur la symphonie de Beethoven, dut s’avouer que rarement il l’avait entendue aussi bien jouée. Au milieu de l’admirable andante, il eut peine à se retenir de pleurer. Il s’attendrit sur lui-même, sur Katucha, sur sa sœur Nathalie, qui l’avait tant aimé !

Après avoir remercié l’hôtesse de la jouissance artis-