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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/55

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— Je voudrais savoir encore en quoi consistaient les relations de la prévenue avec Kartymkine. Se voyaient-ils souvent ?

— En quoi consistaient nos relations ? Il me recommandait aux étrangers de l’hôtel, mais ce n’étaient pas des relations ! — répondit la Maslova, promenant un regard inquiet du substitut sur le président, et inversement.

— Je voudrais savoir pourquoi Kartymkine ne recommandait aux étrangers que la Maslova, et non pas d’autres filles ! — dit le substitut avec un sourire rusé, et de l’air d’un homme qui tendrait un piège longuement préparé.

— Je ne sais pas ! Comment le saurais-je ? — répondit la Maslova, regardant autour d’elle avec épouvante. — Il recommandait celles qu’il voulait.

« M’aurait-elle reconnu ? » songeait Nekhludov, sur qui les yeux de la prévenue s’étaient arrêtés une seconde ; et tout son sang lui affluait au visage. Mais la Maslova ne l’avait pas distingué des autres jurés, et avait vite rejeté ses regards terrifiés sur le substitut.

— Ainsi la prévenue nie qu’elle ait eu aucune relation intime avec Kartymkine ? C’est parfait. Je n’ai rien de plus à demander.

Et le substitut, retirant aussitôt son coude de la table, se mit à écrire quelque chose. En réalité, il n’écrivait rien du tout, se bornant à faire repasser sa plume sur les lettres de l’acte d’accusation ; mais il avait vu que les procureurs et les avocats, après chaque question posée par eux, notaient toujours dans leurs discours des remarques destinées ensuite à écraser leur adversaire.

Le président qui, pendant ce temps, s’était entretenu tout bas avec le juge en lunettes, se retourna aussitôt vers la prévenue.

— Et que s’est-il passé ensuite ? — demanda-t-il, poursuivant son interrogatoire.

— C’était la nuit, — déclara la Maslova, reprenant courage à la pensée qu’elle n’avait plus affaire qu’au seul président. — J’étais remontée dans ma chambre et j’allais me coucher, quand la femme de chambre Berthe vint me dire : « Descends, voilà ton marchand qui est