Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/517

Cette page a été validée par deux contributeurs.

Rantzev, pour avoir pris part à des troubles universitaires, avait été déporté ; elle avait interrompu ses études de médecine pour le suivre ; et, comme il était devenu révolutionnaire, elle l’était tout de suite devenue aussi. Si son mari n’avait pas été à ses yeux le plus beau, le plus intelligent et le meilleur de tous les hommes, elle ne l’aurait pas aimé et ne se serait pas mariée avec lui. Mais l’ayant aimé et s’étant mariée avec lui parce qu’il était, à ses yeux, le plus beau, le plus intelligent et le meilleur des hommes, elle eût jugé monstrueux de concevoir la vie autrement que lui. Et lui, d’abord, il avait conçu la vie comme devant être consacrée à l’étude : de sorte que, elle aussi, elle avait considéré l’étude comme l’occupation idéale, et s’était mise à étudier la médecine. Puis son mari était devenu révolutionnaire : elle était devenue révolutionnaire. Elle était aussi capable que chacun de ses compagnons d’expliquer comment le régime social actuel était injuste, et comment tout homme avait le devoir de lutter contre lui, pour le remplacer par un régime nouveau, où la personnalité humaine pourrait se développer librement, etc. Et elle croyait de tout son cœur que c’étaient là ses propres sentiments et pensées ; mais, en réalité, elle pensait seulement que ce que pensait son mari était la vérité ; et son unique rêve, son unique plaisir, était de s’unir pleinement à l’âme de son mari.

À la suite de nouveaux troubles où elle avait pris part, on l’avait séparée de son mari et de son enfant ; et cette séparation lui avait été très cruelle. Mais elle la supportait avec fermeté, sachant qu’elle la supportait et pour son mari, et pour cette œuvre qui était certainement digne de tous les sacrifices, puisque son mari se sacrifiait pour elle. En pensée, elle restait toujours avec son mari ; et de même qu’elle n’avait aimé personne avant lui, elle ne pouvait aimer désormais personne autre que lui. Mais l’affection pure et dévouée de Nabatov la touchait et lui faisait plaisir. Lui, homme essentiellement moral, et habitué à vaincre ses désirs, il s’efforçait de traiter Émilie comme une sœur ; et cependant dans ses rapports avec elle, transparaissait par instants