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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/499

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lits. Mais la salle suivante, celle des célibataires, était plus remplie encore, au point que les prisonniers s’y tenaient couchés à plusieurs sur un même lit. Au milieu de la salle, un groupe entourait un vieux forçat, qui paraissait distribuer quelque chose autour de lui. Le gardien expliqua à Nekhludov que c’était l’ancien du convoi, qui répartissait entre les prisonniers les sommes gagnées par eux aux cartes. Et, en effet, à peine le groupe eut-il aperçu le gardien que toutes les voix se turent, toutes les mains se baissèrent, tous les yeux prirent une expression mêlée de crainte et de malveillance.

Nekhludov reconnut, dans ce groupe, le forçat Fedorov, qui l’avait autrefois particulièrement intéressé dans la prison ; le forçat avait passé son bras autour du cou d’un jeune prisonnier blond, imberbe, et comme enflé, un petit être vicieux et répugnant, en compagnie duquel on le voyait toujours. Un autre forçat, qui se tenait la aussi, chauve et sans nez, avait été présenté à Nekhludov comme une des illustrations du convoi ; on racontait que, s’étant enfui du bagne, il avait tué son compagnon pour le manger. Ce misérable, debout à l’entrée du corridor, regardait Nekhludov d’un air hardi et moqueur, sans le saluer, comme faisaient la plupart des autres prisonniers.

Si familier que lui fût devenu ce spectacle, depuis plusieurs mois, Nekhludov ne pouvait jamais se trouver en présence de cette foule des condamnés sans éprouver, comme ce soir-là, un cruel sentiment de honte et presque de remords, le sentiment de sa propre culpabilité à l’égard de ces malheureux. Et cette honte et ce remords lui étaient d’autant plus cruels qu’ils s’accompagnaient, chez lui, d’un sentiment non moins invincible d’horreur et de répulsion. Il savait que, dans les conditions où ces malheureux s’étaient trouvés placés dès l’enfance, ils avaient dû fatalement devenir ce qu’ils étaient ; et cependant il ne pouvait s’empêcher de les mépriser et de les haïr, et de ressentir pour eux un dégoût profond.

— En voilà un dont les poches seraient bonnes à