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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/495

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— Est-ce donc une espèce différente des autres ? — demanda Nekhludov. — Ce sont des gens pareils à nous. Et quelques-uns, parmi eux, sont condamnés injustement.

— Sans doute, il s’en trouve de toutes les sortes. Et je les plains bien, croyez-moi ! D’autres ne leur passent rien, tandis que moi, je fais tout mon possible pour adoucir leur sort. Souvent je m’expose à souffrir moi-même pour leur épargner une souffrance. Encore du thé ? — demanda-t-il, en s’en versant un verre. — Qu’est-ce que c’est, au juste, cette femme que vous voulez voir ?

— C’est une malheureuse créature ! On l’a condamnée injustement pour meurtre. Une femme pleine des plus hautes qualités !

L’officier secoua la tête.

— Oui, il y en a de très gentilles. À Kazan, laissez-moi vous raconter ça, j’en ai connu une, une nommée Emma. Elle était Hongroise d’origine, mais elle avait des yeux de Persane, — poursuivit-il, en souriant à ce souvenir. — Et du chic, comme une vraie comtesse…

Nekhludov l’interrompit pour revenir à son sujet.

— J’estime que vous avez le pouvoir d’améliorer beaucoup la situation de ces malheureux. Et j’ai la conviction que vous trouveriez une grande source de plaisir…

L’officier considérait Nekhludov de ses yeux luisants. Il attendait avec impatience qu’il eût fini son sermon, pour reprendre, à son tour, l’histoire de sa Hongroise aux yeux de Persane.

— Oui, c’est bien vrai, vous avez bien raison, — interrompit-il. — Et je ne me fais pas faute de les plaindre, je vous assure. Mais, pour en revenir à cette Emma, dont je vous parlais, savez-vous ce qu’elle a fait ?

— Je n’ai aucune envie de le savoir ! — déclara Nekhludov d’un ton cassant. — Et je vous dirai, en toute franchise, que, après avoir jadis mené une vie fort immorale, j’en suis arrivé aujourd’hui à éprouver une véritable horreur pour ce genre d’aventures galantes avec des femmes !