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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/482

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CHAPITRE VI


De tous les condamnés politiques qui faisaient partie de la même chambrée que la Maslova, aucun ne plaisait autant à Nekhludov qu’un jeune phtisique nommé Kriltzov. Nekhludov avait fait connaissance avec lui dès Ekatherinenbourg ; et très souvent, depuis lors, il avait eu l’occasion de s’entretenir avec lui. Un jour même, pendant un repos du convoi, il avait passé la journée presque tout entière en sa compagnie, et Kriltzov, mis en humeur de causer, lui avait raconté toute son histoire.

Son histoire était, d’ailleurs, fort courte, du moins jusqu’au moment de son arrestation. Il avait perdu de très bonne heure son père, riche propriétaire des environs de Kiev, et avait été élevé par sa mère, dont il était l’unique enfant. Au collège, puis à l’université, il avait fait de brillantes études ; il avait eu le premier rang dans tous les concours, et passait, dès l’âge de vingt ans, pour un mathématicien d’une haute valeur. Ses professeurs l’engageaient à aller encore suivre des cours à l’étranger, pour devenir professeur d’université. Mais Kriltzov hésitait. Il aimait une jeune fille, voisine de campagne de sa mère. Il songeait à se marier avec elle et à vivre dans ses terres. Or, pendant qu’il se demandait ainsi ce qu’il devait faire, ses camarades de l’université l’avaient prié de leur donner de l’argent pour ce qu’ils appelaient « l’œuvre commune ». Et lui, il n’ignorait pas que « cette œuvre commune » était une œuvre révo-