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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/477

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retrouvée telle qu’elle était lors de ses dernières visites à la prison. Loin de paraître gênée en l’apercevant, ou de prendre devant lui une attitude contrainte et sournoise, elle l’avait accueilli avec une joie sincère, le remerciant avec insistance de tout ce qu’il avait fait et faisait pour elle.

Nekhludov avait même constaté que le changement qui s’était produit en elle commençait à se refléter jusque dans son apparence extérieure. Au bout de deux mois de marche, elle avait maigri, sa peau s’était hâlée, les rides sur ses tempes et autour de sa bouche s’étaient accentuées ; et ni dans son vêtement, ni dans sa coiffure, ni dans ses attitudes, aucune trace ne restait plus de son ancienne coquetterie. Et la vue de ce changement causait à Nekhludov un plaisir sans cesse plus vif.

Il éprouvait maintenant pour la Maslova un sentiment que jamais encore il n’avait éprouvé. Ce sentiment n’avait rien de commun avec son premier enthousiasme juvénile, ni avec le grossier désir sensuel qu’il avait ressenti plus tard, ni non plus avec le sentiment à la fois noble et égoïste qu’il avait éprouvé lorsque, en retrouvant Katucha, il avait résolu de réparer sa faute envers elle et de l’épouser. Ce sentiment était le même mélange de pitié et de tendresse que, à plusieurs reprises, il avait éprouvé dans la prison : mais avec cette différence que, jusque-là, il n’avait éprouvé ce sentiment que par intervalles, et en s’y efforçant, tandis qu’à présent il l’éprouvait d’une façon naturelle et constante. À quoi qu’il pensât désormais, quoi qu’il fît, son cœur était rempli de ce mélange de tendresse et de pitié pour la Maslova.

Et ce sentiment nouveau, comme jadis son premier amour, avait ouvert dans l’âme de Nekhludov les sources de pitié et de tendresse que la nature y avait mises, mais dont l’issue s’était trouvée fermée pendant de longues années.

Depuis le commencement de son voyage à la suite du convoi, en effet, Nekhludov se sentait dans un état d’exaltation sentimentale qui le contraignait, en quelque sorte malgré lui, à s’intéresser aux pensées et aux émo-