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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/450

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cils, et à émettre de rapides exclamations sur le désagrément d’avoir à voyager en compagnie d’affreux moujiks qui sentaient mauvais.

Cependant les ouvriers, avec le soulagement et la joie d’hommes venant de sortir sains et saufs d’un terrible danger, s’étaient décidément arrêtés dans le couloir et commençaient à se caser, secouant d’un mouvement d’épaules, pour les faire tomber sur les bancs, les lourds sacs qu’ils portaient sur le dos.

Le jardinier, qui venait de rencontrer un ami dans un autre wagon, avait quitté la place qu’il occupait d’abord en face de Tarass, de sorte que, tant à côté de Tarass qu’en face de lui, trois places se trouvaient libres dans le compartiment. Aussi trois des ouvriers se hâtèrent-ils de s’y asseoir ; mais, quand Nekhludov s’approcha d’eux, la vue de son élégant costume les troubla si fort que tous trois, instinctivement, se levèrent pour chercher place ailleurs. Nekhludov dut insister beaucoup pour qu’ils consentissent à se rasseoir : lui-même resta debout, appuyé au rebord de l’une des banquettes.


IV


L’un des trois ouvriers, — un homme grand et sec, âgé d’une cinquantaine d’années, — après s’être rassis, échangea un regard méfiant avec un camarade plus jeune, assis en face de lui. Tous deux étaient évidemment surpris et quelque peu inquiets de ce que Nekhludov, au lieu de les insulter et de les chasser, ainsi que cela convenait à un barine, leur eût cédé sa propre place. Ils ne parvenaient pas à s’ôter de l’esprit que quelque chose de mauvais allait sans doute en résulter pour eux.

Mais quand ils s’aperçurent qu’il n’y avait là aucun dessein de leur nuire, et que Nekhludov s’entretenait le plus simplement du monde avec Tarass, ils se rassurèrent, et celui d’entre eux qui était assis près de Tarass tint absolument à se transporter sur l’autre banquette,