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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/45

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La Maslova se dressa debout et, la tête droite, la poitrine tendue en avant, sans répondre, elle fixa résolument le président de ses yeux noirs ingénus et charmeurs.

— Comment vous appelle-t-on ?

Elle murmura quelque chose d’indistinct.

— Parlez plus haut ! — dit le président.

— On m’appelait la Lubova, — répondit-elle.

Cependant Nekhludov, ayant mis son pince-nez, considérait les prévenus à mesure qu’on les interrogeait. « C’est impossible ! songeait-il, les yeux attachés sur le visage de la prévenue. Elle s’appelle Lubova, ce n’est pas le même nom ! Mais quelle ressemblance prodigieuse ! »

Le président voulait passer à une autre question ; mais le juge en lunettes lui dit tout bas quelques mots qui parurent le frapper. Et, se tournant vers la prévenue :

— Comment ! Lubova ? — demanda-t-il. — Mais vous êtes inscrite sous un autre nom !

La prévenue se taisait.

— Je vous demande quel est votre vrai nom ?

— Votre nom de baptême ? — suggéra le juge en lunettes.

Elle murmura quelque chose, sans cesser de fixer le président.

— Parlez plus haut !

— Autrefois, on m’appelait Catherine.

« C’est impossible ! » se disait encore Nekhludov ; mais déjà il ne doutait plus, il était certain que c’était elle, la pupille-femme de chambre Katucha, qu’il avait autrefois aimée, vraiment aimée, et qu’il avait plus tard séduite, dans un moment de folie, puis abandonnée, et à qui il avait toujours, depuis lors, évité de songer, parce que son souvenir lui était trop pénible, l’humiliait trop, en lui montrant que lui, si fier de sa droiture, il s’était conduit lâchement, bassement, envers cette femme.

Oui, c’était bien elle ! Il distinguait clairement à présent, sur son visage, cette particularité mystérieuse qu’il y a dans chaque visage, et qui le rend différent de