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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/439

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ainsi, c’est une nécessité de l’ordre des choses. Si l’on voulait laisser de côté la prudence quand on a affaire aux abeilles, on nuirait aux abeilles et on se nuirait à soi-même. Et pareillement il n’y a pas à songer à laisser de côté l’amour quand on a affaire aux hommes. Et cela n’est que juste, car l’amour réciproque entre hommes est l’unique fondement possible de la vie de l’humanité. Sans doute un homme ne peut pas se contraindre à aimer, comme il peut se contraindre à travailler ; mais de là ne résulte point que quelqu’un puisse agir envers les hommes sans amour, surtout si lui-même a besoin des autres hommes. L’homme qui ne se sent pas d’amour pour les autres hommes, qu’un tel homme s’occupe de soi, de choses inanimées, de tout ce qui lui plaira, excepté des hommes ! De même que l’on se saurait manger sans dommage et avec profit que si l’on éprouve le désir de manger, de même on ne peut agir envers les hommes sans dommage et avec profit si l’on ne commence point par aimer les hommes. Permets-toi seulement d’agir envers les hommes sans les aimer, comme tu as fait hier envers ton beau-frère, et il n’y a point de limite à ce que ta dureté pourra faire de mal. Oui, oui, c’est ainsi ! Oui, cela est vrai ! » — se répétait Nekhludov, joyeux à la fois d’avoir retrouvé un peu de fraîcheur après l’épouvantable chaleur qui l’avait accablé, et d’avoir fait un pas de plus vers la solution du problème moral qui le préoccupait.