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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/435

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Et puis c’était comme si l’entretien sur la question d’argent et d’héritage avait achevé de rompre ce qui restait entre eux de relations fraternelles. Ils se sentaient désormais, définitivement, étrangers l’un à l’autre.

Et ainsi Nathalie Ivanovna fut heureuse, au fond de son cœur, quand le train s’ébranla et qu’elle put dire à son frère, avec un signe de tête et un sourire : « Adieu, adieu, Dimitri ! » Et, dès que le train se fut éloigné, elle ne pensa plus qu’a la façon dont elle raconterait à son mari tous les détails de sa conversation.

Nekhludov, lui aussi, bien qu’il n’éprouvât pour sa sœur que de bons sentiments, bien qu’il n’eût absolument rien à lui cacher, s’était senti gêné devant elle et avait eu hâte d’en être séparé. Il avait conscience que rien ne subsistait plus de cette Natacha qui lui avait jadis été proche. Sa sœur, désormais, ne pouvait plus lui apparaître que comme l’esclave d’un gros homme noir qui le dégoûtait. Il avait vu trop clairement que le visage de la jeune femme ne s’était animé et illuminé que quand il lui avait parlé de ce qui intéressait son mari, de la remise de ses terres aux paysans, de sa succession. Et une profonde tristesse lui remplissait le cœur.


II


Dans le grand wagon de troisième classe, plein de voyageurs et exposé au soleil depuis le matin, la chaleur était si insupportable que Nekhludov, à peine assis, dut se relever et se tenir debout sur la plate-forme extérieure. Mais, là encore, on étouffait ; et Nekhludov ne put respirer librement que lorsque le train eut fini de se pousser parmi les maisons et fut parvenu au plein air des champs.

— Assassins ! assassins ! — se disait-il, se rappelant son entretien avec sa sœur au sujet des prisonniers. Et, de toutes les impressions qu’il avait éprouvées depuis le matin, une seule le hantait : il revoyait, avec une pré-