Ouvrir le menu principal

Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/419

Cette page a été validée par deux contributeurs.


— Qu’y a-t-il ? — demanda-t-il au portier de la maison.

— C’est un des prisonniers !

Nekhludov descendit de voiture et s’approcha du groupe. Sur les pierres inégales des pavés, tout contre le trottoir, gisait, la tête plus bas que les pieds, un détenu, un petit homme au visage rouge avec une barbe rousse. Étendu sur le dos, les paumes des mains grandes ouvertes, il soulevait par saccades sa large poitrine, soupirait, et semblait regarder le ciel de ses yeux immobiles, tout injectés de sang. Autour de lui se tenaient un sergent de ville à la mine soucieuse, un colporteur, un postillon, un commis de boutique, une vieille femme avec une ombrelle, et un petit garçon portant un panier vide.

— Ils les ont affaiblis en les tenant emprisonnés, et voilà qu’ils les font marcher en pleine chaleur ! — dit le commis, en se tournant vers Nekhludov.

— Il va mourir, bien sûr ! — disait la vieille femme, d’une voix plaintive.

— Vite, lui découvrir la poitrine ! — criait le postillon. De ses gros doigts tremblants, le sergent de ville se mit en devoir de dénouer le ruban qui fermait la chemise, de façon à découvrir le cou veineux et rouge du détenu. Il était évidemment ému et attristé, mais il n’en jugea pas moins indispensable de gourmander l’assistance.

— Allons, circulez ! Qu’est-ce que vous faites là ? Vous empêchez l’air de venir jusqu’ici !

— Le médecin est tenu de les passer tous en revue avant le départ de la prison, et les prisonniers malades doivent être mis en voiture ! Et voilà qu’ils l’ont forcé à faire la route à pied ! — poursuivait le commis, enchanté de pouvoir montrer sa connaissance du règlement.

Le sergent de ville, ayant achevé de découvrir la poitrine du détenu, se redressa et promena les yeux autour de lui.

— Allons, je vous dis, circulez ! Ce n’est pas votre affaire, vous n’y pouvez rien ! — dit-il, se tournant vers le soldat, comme s’il faisait appel à son approbation.

Mais le soldat restait à l’écart, considérant ses bottes, et paraissait tout à fait indifférent à l’émoi du sergent de ville.