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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/415

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moment où elle sortait : mais il ne tarda pas à la perdre de vue de nouveau ; il ne vit rien qu’une masse confuse de créatures vêtues de gris, toutes pareilles, toutes également privées d’apparence humaine.

On avait déjà compté les déportés dans la cour de la prison ; mais on les compta une seconde fois à mesure qu’ils sortaient et doublaient leurs rangs. Quand le recensement fut achevé, l’officier qui dirigeait le convoi cria un ordre : et un certain tumulte se produisit dans la foule. Les malades, hommes et femmes, sortirent des rangs et se précipitèrent vers les chariots, ou ils s’installèrent à côté de leurs sacs. Nekhludov aperçut, dans ces chariots, pêle-mêle, des mères allaitant leurs enfants, des petits garçons et des petites filles, et quelques détenus malades, à la mine hargneuse et sombre.

Quelques autres détenus vinrent, tête nue, demander à l’officier du convoi la permission de monter dans les chariots. L’officier fit mine d’abord de ne pas entendre ; se détournant, il s’occupait de rouler une cigarette ; mais soudain Nekhludov le vit se retourner, la main levée, vers un des détenus qui s’approchaient de lui.

— Je t’en donnerai, moi, des voitures ! Tu feras la route à pied ! — cria l’officier.

Seul, un long vieillard tout tremblant, un forçat, fut admis à faire la route en voiture. Il ôta son bonnet, fit le signe de la croix, déposa son sac sur l’un des chariots, et longtemps il essaya vainement d’y grimper lui-même, ne parvenant pas à lever assez haut ses maigres jambes chargées de fers, jusqu’à ce qu’enfin une vieille femme, du chariot, l’aida à monter en lui prenant les bras.

Quand tous les chariots furent remplis, l’officier se découvrit, essuya avec son mouchoir son front, son crâne chauve et son gros cou rouge, et fit le signe de la croix.

— En avant ! marche ! — commanda-t-il.

Les soldats mirent le fusil sur l’épaule ; les détenus, ôtant leurs bonnets, se signèrent ; un cri s’éleva des rangs des femmes ; et le cortège, entouré de soldats en sarraux blancs, s’ébranla, soulevant la poussière à chaque mouvement des jambes enchaînées. En tête,