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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/413

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faire ? Demain commence pour moi une vie nouvelle. Adieu, mon ancienne vie, et pour toujours ! »

À son réveil, le lendemain matin, son premier sentiment fut un vif repentir de sa conduite à l’égard de son beau-frère. « Impossible de laisser les choses dans cet état ! — se dit-il ; — je vais retourner chez lui, et lui faire mes excuses. »

Mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il n’en aurait pas le temps, s’il voulait assister à la sortie du convoi. Ayant achevé, en grande hâte, d’emballer ses effets, et les ayant fait porter à la gare par le garçon de l’hôtel, il sauta dans un fiacre pour se rendre à la prison.

On était au plus fort des chaleurs de juillet. Les pavés, les pierres des maisons, le fer des toits, n’ayant pu se refroidir pendant la nuit brûlante, mêlaient leur rayonnement à l’éclat du soleil, et achevaient de rendre l’air presque irrespirable. Aucun souffle de vent, sauf par instants de soudaines bouffées qui lançaient dans les yeux des nuages de poussière. La plupart des rues étaient désertes ; ça et là de rares passants rasaient les murs, en quête d’un peu d’ombre. Dans une rue, cependant, Nekhludov vit un groupe d’ouvriers paveurs assis en plein soleil, au milieu de la chaussée, et travaillant à enfoncer des pavés dans le sable chaud.

Quand Nekhludov arriva devant la prison, il en trouva la porte encore fermée. À l’intérieur, depuis quatre heures du matin, on s’occupait de compter et de passer en revue les déportés qui allaient partir. Il y avait là 623 hommes et 64 femmes qui se tenaient debout, rangés deux par deux, et non pas à l’ombre, mais en plein soleil. Devant la porte, comme toujours, un factionnaire, l’arme au bras. Sur la petite place, Nekhludov vit une vingtaine de chariots, destinés à porter les effets des détenus, comme aussi à conduire à la gare les quelques détenus infirmes ou malades. Il vit encore, dans un coin un groupe de pauvres gens, des parents et des amis, attendant la sortie des déportés pour les revoir une dernière fois, et, si possible, leur donner des vivres ou de l’argent.