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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/410

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prétendre à protéger la société ; car ces hommes que vous mettez en prison en sortent, tôt ou tard ; et le régime auquel vous les soumettez n’a pour effet que de les rendre plus dangereux.

— Vous voulez dire que notre système pénitentiaire a besoin d’être perfectionné ?

— Mais pas du tout ! ce serait peine inutile. À vouloir perfectionner les prisons, on perdrait encore plus d’argent qu’on en perd aujourd’hui à répandre l’instruction publique, et ce serait encore les pauvres gens qui seraient forcés de payer.

— Mais alors que voulez-vous qu’on fasse ? Qu’on tue tout le monde ? Ou bien que, comme l’a proposé récemment un homme d’état éminent, on crève les yeux auxcriminels ? — demanda Ignace Nicéphorovitch avec un sourire contraint.

— Ce serait cruel, mais au moins cela aurait un sens ! Tandis que ce que l’on fait à présent est cruel et n’a aucun sens.

— Mais c’est que je fais partie moi-même de ces tribunaux dont vous parlez ainsi ! — dit en pâlissant Ignace Nicéphorovitch.

— Cela, c’est affaire à vous ! Je me borne à signaler ce que je ne comprends pas.

— Il y a bien des choses que vous ne comprenez pas ! — fit Ignace Nicéphorovitch d’une voix tremblante.

— J’ai vu, à la cour d’assises, comment un substituts’est évertué à faire condamner un malheureux garçon qui, chez tout homme un peu honnête, n’aurait provoqué que de la pitié.

— Je ne ferais pas le métier que je fais, si je n’étais pas convaincu de sa légitimité ! — répondit Ignace Nicéphorovitch, et il se leva.

Nekhludov crut voir que quelque chose brillait sous le lorgnon de son beau-frère. « Mon Dieu, j’espère que ce ne sont pas des larmes ! » songea-t-il. Or, effectivement, c’étaient des larmes, des larmes de dépit et d’humiliation. S’approchant de la fenêtre, Ignace Nicéphorovitch tira son mouchoir, essuya son lorgnon, et, du même