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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/407

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maintenir les conditions de vie où nous sommes nés, que nous avons reçues de nos parents, et que nous avons le devoir de transmettre à nos descendants…

— Je considère comme étant de mon obligation…

— Permettez ! — fit Ignace Nicéphorovitch sans se laisser interrompre. Ni mon intérêt ni celui de mes enfants n’entrent pour rien dans ce que je vous dis. Le sort de mes enfants est assuré, et, quant à moi, j’espère bien pouvoir gagner ma vie tant que je vivrai. C’est donc sans aucune arrière-pensée égoïste, et d’une façon toute théorique, par pure conviction, que je vous engage à réfléchir encore, à lire, par exemple…

— De grâce, laissez-moi donc m’occuper moi-même de mes affaires, et ne vous mêlez pas non plus de m’indiquer ce que je dois lire ! — s’écria Nekhludov, pâlissant à son tour. Il sentit que ses mains devenaient froides, qu’il n’était plus du tout maître de lui. Il se tut, et se mit à boire sa tasse de thé.


— Mais où sont tes enfants ? — demanda Nekhludov à sa sœur, après s’être un peu calmé.

Nathalie répondit que les enfants étaient restés avec leur grand’mère ; et, ravie de voir que la querelle de Nekhludov avec son mari avait tourné court, elle se mit à raconter comment ses enfants jouaient au voyage, avec leurs poupées, tout à fait de la même façon que Nekhludov, dans son enfance, avait joué avec son nègre et cette grande poupée qu’il appelait la « Française »

— Tu te souviens encore de cela ? — dit Nekhludov avec un sourire.

— Oui, et figure-toi qu’ils jouent tout à fait de la même façon !

L’impression pénible s’était effacée. Nathalie, rassurée, mais ne voulant pas parler, devant son mari, de choses qu’elle et son frère étaient seuls à comprendre, transporta la conversation sur le grand événement de Pétersbourg, le duel où avait été tué le jeune Kamensky.

Ignace Nicéphorovitch désapprouva très vivement le