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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/39

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c’était la quatrième fois seulement qu’il requérait en assises. Il était fort ambitieux, rêvait de faire une belle carrière, et jugeait indispensable, pour y réussir, d’obtenir des condamnations dans tous les procès où il prenait part. Il avait déjà combiné le plan général du réquisitoire qu’il prononcerait dans l’affaire de l’empoisonnement ; mais il avait encore à prendre connaissance des faits mêmes de l’affaire, pour appuyer et étoffer son argumentation.

Enfin le greffier, assis à l’extrémité opposée de l’estrade, et ayant disposé devant lui toutes les pièces qu’il aurait à lire, parcourait un article d’un journal prohibé, qu’il avait reçu la veille et lu déjà une première fois. Il voulait parler de cet article avec le juge à la grande barbe, qu’il savait être de même opinion que lui en politique : et, avant d’en parler, il désirait le connaître à fond.


IV


Le président, après avoir consulté des papiers, fit quelques questions à l’huissier et au greffier ; puis, ayant reçu d’eux des réponses affirmatives, il donna ordre d’introduire les prévenus.

Aussitôt une porte s’ouvrit, dans le fond, et deux gendarmes entrèrent, le bonnet de poil sur la tête, le sabre hors du fourreau. Derrière eux apparurent les trois prévenus : d’abord un homme, un roux au visage couvert de taches de rousseur, puis deux femmes. L’homme était vêtu d’un costume de prison, trop long et trop large pour lui. Il tenait ses bras serrés contre son corps, pour retenir les manches, qui, sans cela, eussent caché ses mains. Il semblait ne voir ni les juges ni le public, et gardait ses yeux obstinément fixés sur le banc auprès duquel il passait. Quand il en eut fait le tour, il s’assit et, levant les yeux sur le président, il se mit à agiter les lèvres comme s’il murmurait quelque chose.

La femme qui venait ensuite, également vêtue d’un