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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/386

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grand malheur survenu à l’improviste. Une cruelle souffrance l’envahit, qui lui ôta d’abord toute réflexion.

Lorsque, peu à peu, il reprit conscience, il s’aperçut que ce qui dominait en lui était la honte. Il rougit de ce qu’avait eu de ridicule sa joie à la pensée d’un soi-disant changement dans l’âme de la Maslova. Toutes les belles paroles qu’elle lui avait dites pour repousser son sacrifice, ses reproches, ses larmes, tout cela n’avait donc été qu’une comédie, jouée par une misérable créature pour l’abuser et se faire valoir près de lui ! Il avait maintenant l’impression que, déjà dans son dernier entretien avec elle, il avait aperçu en elle le signe de cette perversité, dont, désormais, il ne pouvait plus douter. Et toutes ces pensées et tous ces souvenirs se pressaient en lui pendant qu’il s’éloignait de l’infirmerie.

« Mais que dois-je faire maintenant ? se demandait-il. Suis-je encore lié à elle ? Ou bien plutôt sa conduite ne m’a-t-elle pas délivré de tout lien ? »

Mais, à peine s’était-il posé cette question, qu’il comprit que, en abandonnant de nouveau la Maslova, ce n’était pas elle, c’était lui-même qu’il punirait. Et cette idée l’épouvanta.

« Non ! ce qui est arrivé, loin de pouvoir modifier ma résolution, ne peut avoir d’effet que de la renforcer. Cette femme, en agissant de la sorte, s’est conformée au caractère que lui ont donné les circonstances de sa vie. Qu’elle ait « fait des siennes » avec un infirmier, c’est affaire à elle ! Mais mon affaire, à moi, est d’accomplir ce qu’exige de moi ma conscience. Et ma conscience exige que je sacrifie ma liberté pour racheter mon péché. Quoi qu’il arrive, je me marierai avec elle, et je la suivrai partout où elle ira ! » Il se répétait cela avec une obstination mêlée de malveillance, tout en marchant à grands pas le long des corridors.

Parvenu à la porte de la grande salle, il pria le gardien de faction de dire au directeur qu’il désirait voir la Maslova. Le gardien, qui plusieurs fois déjà lui avait parlé, lui fit part, en réponse, d’une grande nouvelle : le « capitaine » avait été mis à la retraite, et venait d’être