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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/381

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énorme chignon. Des deux hommes, l’un était le mari de Mariette, que Nekhludov voyait pour la première fois. Il était grand et bien fait, la poitrine bombée, avec un visage froid et dur au grand nez busqué. L’autre homme était un petit blondin trapu, avec une moustache grise entre deux favoris. Gracieuse, fine, élégante, dans un décolleté qui laissait voir très bas ses solides et musculeuses épaules, Mariette était assise sur le devant de la loge. Elle se retourna, elle aussi, au bruit de la porte, et, désignant à Nekhludov une chaise placée derrière elle, elle lui sourit d’un sourire familier qui lui parut plein de signification. Son mari, avec le calme qu’il apportait à toutes ses actions, fit au nouveau venu un léger signe de tête : après quoi il jeta sur sa femme un coup d’œil satisfait, le coup d’œil du possesseur d’une belle et élégante jeune femme.

Quand le monologue s’acheva, le théâtre s’ébranla sous la fureur des applaudissements. Aussitôt Mariette se leva, et, retenant d’une main sa jupe de soie, elle passa dans le fond de la loge pour présenter Nekhludov à son mari. Celui-ci, sans cesser de sourire des yeux à sa femme, tendit la main au jeune homme, lui dit avec calme qu’il était ravi de le connaître ; et ce fut la fin de leur entretien.

— J’aurais dû partir ce soir ; et sans la promesse que je vous avais faite je serais parti ! — dit Nekhludov en se tournant vers Mariette.

— Si vous n’avez pas de plaisir à me voir, — répondit celle-ci, devinant de nouveau sa pensée, — vous aurez du moins le plaisir de voir et d’entendre une actrice sublime. Comme elle était belle, n’est-ce pas, dans cette dernière scène ? — demanda-t-elle en se retournant vers son mari.

— Je vous avouerai que tout cela ne m’émeut pas beaucoup, — fit Nekhludov ; — j’ai vu aujourd’hui tant de vraie misère que…

— Allons, asseyez-vous là et racontez-moi tout ! Le mari écoutait distraitement la conversation, en souriant d’un sourire de plus en plus ironique.