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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/380

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III


Nekhludov aurait bien volontiers quitté Pétersbourg ce soir-là : mais il avait promis à Mariette d’aller la voir au théâtre ; et, bien qu’il se rendît compte que son devoir était de ne pas y aller, il résolut d’y aller, se mentant à soi-même, c’est-à-dire se disant que son devoir était de tenir la promesse donnée. Et il se disait encore que, une dernière fois, il aurait là l’occasion de revoir ce monde qui, naguère, avait été le sien et qui désormais lui serait étranger. « Je veux affronter une dernière fois ses séductions, le regarder en face une dernière fois ! » songeait-il, tout en sentant que cette pensée n’était pas chez lui tout à fait sincère.

Se levant de table aussitôt le dîner fini, il mit son habit et se rendit au théâtre, où il arriva longtemps après le lever du rideau. On jouait l’éternelle Dame aux Camélias, où la fameuse actrice française venait montrer au public, une fois de plus, la façon dont doivent mourir les femmes poitrinaires.

Les contrôleurs, à la porte du théâtre, accueillirent Nekhludov avec des égards tout particuliers quand ils surent par quelle haute personnalité il avait été invité, et ils s’empressèrent de le faire conduire à la loge de Mariette. Le valet de chambre de celle-ci, debout devant la loge en livrée de gala, salua Nekhludov d’un air de connaissance et l’introduisit.

Tous les yeux, dans la salle, étaient fixés sur une actrice osseuse, laide, et déjà âgée, qui, vêtue de soie et de dentelles, déclamait un monologue d’une voix heurtée et affectée. Lorsque Nekhludov entra dans la loge, et pendant que deux souffles d’air, l’un chaud, l’autre frais, le frappaient au visage, un des spectateurs se retourna vers lui et fit un « chut » indigné pour réclamer contre le bruit de la porte, qui troublait son recueillement. Dans la loge, Mariette avait près d’elle deux hommes et une dame, une grosse dame en robe rouge avec un