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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/371

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que, demain, je suis forcée d’aller au Théâtre-Français !

— Ah ! — Et toi, à propos, la connais-tu, cette fameuse… comment donc ? — demanda la comtesse à Nekhludov.

Mariette lui souffla le nom d’une célèbre actrice française.

— Il faut absolument que tu ailles la voir. Elle est étonnante !

— Qui dois-je aller voir d’abord, à votre avis : l’actrice, ou le prophète ? — demanda Nekhludov avec un sourire.

— Tu es méchant d’interpréter si mal mes paroles !

— Je crois que mieux vaut aller voir d’abord le prophète, et ensuite l’actrice ; sans quoi on risquerait de perdre toute confiance dans les prophéties ! — reprit Nekhludov.

— Riez, moquez-vous ! vous ne me ferez pas changer de sentiment. Autre chose est Kiesewetter, autre chose le théâtre. Point n’est besoin, pour faire son salut, d’avoir la mine lugubre et de pleurer tout le temps. Avoir la foi, cela suffit ; et l’on n’en est que plus à l’aise pour jouir de la vie.

— Mais, ma tante, savez-vous que vous prophétisez mieux que le meilleur prophète ?

— Et vous, — demanda Mariette, — savez-vous ce que vous devriez faire ? Vous devriez venir demain soir me voir dans ma loge !

— Je crains bien de n’avoir pas le temps…

La conversation fut interrompue par l’entrée du valet de chambre, annonçant à la comtesse la visite du secrétaire d’une œuvre de bienfaisance dont elle était présidente.

— Oh ! c’est le plus ennuyeux des hommes ! Je vais aller le recevoir un instant dans le petit salon, et je reviendrai aussitôt bavarder encore avec vous. Et toi, Mariette, en attendant, bourre-le de thé ! — Sur quoi, de son pas viril, la comtesse sortit du salon.

Mariette ôta un de ses gants, mettant à nu une petite main assez plate, mais toute chargée de bagues.

— Puis-je vous servir ? — demanda-t-elle à Nekhludov en mettant la main sur la théière d’argent.