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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/369

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parlait à demi-voix, tout illuminée de l’éclat de ses beaux yeux rieurs. Au moment où Nekhludov entra dans le salon, elle venait de dire quelque chose de si comique, et d’un comique si inconvenant, — Nekhludov le reconnut à la nature de son rire, — que l’excellente comtesse Catherine Ivanovna avait été prise d’une joie folle, qui secouait son gros corps des pieds à la tête, tandis que Mariette, avec une délicieuse expression de malice, la considérait, penchant un peu sur le côté son charmant visage énergique et léger.

— Tu me feras mourir de rire ! — s’écriait la vieille comtesse entre deux éclats.

Nekhludov, après les avoir saluées, s’assit près d’elles. Et aussitôt Mariette, ayant remarqué l’expression sérieuse de ses traits, et désirant lui plaire, — ce qu’elle désirait, sans trop savoir pourquoi, depuis le premier moment où elle l’avait revu, — changea tout à fait non seulement son expression extérieure, mais aussi toute sa disposition intérieure. Elle devint aussitôt sérieuse, mélancolique, mécontente de sa vie, pleine d’aspirations vagues, et tout cela très sincèrement, sans la moindre hypocrisie comme sans le moindre effort. D’instinct, pour plaire à Nekhludov, elle se mit dans une disposition intérieure pareille à celle où, d’instinct, elle sentait que Nekhludov se trouvait à ce moment.

Elle l’interrogea sur le succès de ses démarches. Il lui dit comment ses efforts avaient échoué au Sénat, et mentionna, à ce propos, sa rencontre avec Sélénine.

— Ah ! quelle âme pure ! Voilà vraiment un chevalier sans peur et sans reproche ! Quelle âme pure ! — s’écrièrent les deux dames, se plaisant à employer une épithète que tout Pétersbourg, évidemment, avait admise pour désigner le jeune substitut.

— Il est marié : comment est sa femme ? — demanda Nekhludov.

— Sa femme ? Oh ! c’est… mais ne jugeons personne. Le malheur est qu’elle ne comprend pas son mari. Et ainsi, lui aussi a été pour le rejet du pourvoi ? — poursuivit Mariette avec une sincère compassion. — Mais