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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/367

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CHAPITRE V


I


En sortant du Sénat, Nekhludov et l’avocat marchèrent ensemble le long du trottoir. L’avocat raconta à Nekhludov l’aventure de ce haut fonctionnaire dont avaient parlé entre eux les sénateurs ; il lui dit comment, au lieu d’être envoyé au bagne, comme il aurait dû l’être suivant le code, ce haut fonctionnaire allait être mis à la tête d’un gouvernement. Puis, en passant devant une place, il expliqua à Nekhludov qu’une souscription avait été organisée pour élever, sur cette place, un certain monument, mais que le monument n’était toujours pas là, et que les éminents personnages qui présidaient à la souscription avaient mis dans leurs poches tout l’argent recueilli. Il ajouta, à propos de l’un de ces personnages, que sa maîtresse avait perdu des millions aux courses. Tel autre, toujours suivant l’avocat, aurait vendu sa femme pour une forte somme ; et innombrables auraient été les escroqueries commises par telles et telles personnes, qui, bien loin d’être en prison, continuaient à occuper des situations très en vue. Ces récits, — dont la source était évidemment inépuisable, — semblaient procurer à l’avocat une satisfaction personnelle : ils lui permettaient, en effet, de croire lui-même et de faire croire que les moyens employés par lui pour gagner de l’argent étaient pleinement légitimes et innocents, en comparaison des moyens employés par les plus hauts représentants de l’aristocratie et des pouvoirs publics. Aussi sa surprise fut-elle extrême quand il vit que Nekhludov, sans écouter la fin d’une de ses anecdotes, prit congé de