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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/365

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permettait de casser un jugement au nom de la justice, non seulement il risquerait bientôt d’accroître la part de l’injustice, — répondit Sélénine, en songeant à Wolff et à l’affaire jugée précédemment, — mais les décisions des jurés perdraient toute leur raison d’être.

— Je sais seulement que cette femme est innocente, et qu’elle vient de perdre tout espoir d’échapper à son monstrueux châtiment. La justice suprême à confirmé l’injustice !

— Mais non, elle ne l’a pas confirmée, puisqu’elle n’avait pas à s’en occuper ! — répéta Sélénine avec une ombre d’impatience dans la voix. Puis, évidemment désireux de changer de sujet : — On m’a dit hier que tu étais ici. La comtesse Catherine Ivanovna m’avait invité, l’autre soir, à venir entendre chez elle le nouveau prophète. J’y serais allé si j’avais pu penser que tu y serais !

— J’y étais, en effet, mais j’en suis parti écœuré !

— Pourquoi écœuré ? C’est, en tout cas, la manifestation d’un sentiment religieux, si étrange et si pervertie qu’elle soit !

— Allons donc ! Une monstrueuse folie ! — déclara Nekhludov.

— Mais non, mais non ! La seule chose bizarre et fâcheuse, c’est que nous soyons assez ignorants des enseignements de l’Église pour considérer comme une nouveauté ce qui n’est que l’exposition des dogmes fondamentaux de notre foi ! — fit Sélénine, d’un ton embarrassé, se rappelant qu’il avait jadis émis devant Nekhludov de tout autres idées.

Nekhludov le considéra avec une attention mêlée de surprise. Sélénine soutint son regard. Mais Nekhludov crut sentir, au fond de ses yeux tristes, comme une malveillance.

— D’ailleurs, nous reparlerons de tout cela ! — ajouta Sélénine, après avoir fait signe à l’huissier qu’il allait avoir à lui parler. — Car nous nous reverrons, il le faut absolument ! Mais où te rencontrer ? Moi, tu me trouveras toujours chez moi à l’heure du dîner.