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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/354

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de la réflexion. En réalité, cependant, il ne réfléchissait pas le moins du monde et ne s’intéressait nullement aux paroles du Nekhludov, sachant d’avance que le règlement lui défendait d’en tenir aucun compte. Il n’écoutait que par politesse.

— C’est que tout cela, voyez-vous, ne dépend pas de moi ! — répondit-il. — Pour ce qui est des visites, un décret impérial en règle les conditions. Et pour ce qui est des livres, nous avons ici une bibliothèque, et les prisonniers ont le droit d’être autorisés, s’il y a lieu, à y prendre des livres.

— Oui, mais ce Gourkevitch voudrait avoir des ouvrages scientifiques : il voudrait s’occuper.

— Ne croyez pas cela ! Ce n’est pas du tout pour s’occuper ! C’est par insubordination, voilà tout !

— Mais cependant ces malheureux doivent désirer s’occuper, dans leur triste situation…, — fit Nekhludov.

— Ils se plaignent toujours ! — répondit le général. — C’est que nous les connaissons bien, allez !

Il parlait toujours d’eux comme d’une race d’hommes tout à fait spéciale.

— Et la vérité est qu’ils ont ici des commodités que vous chercheriez vainement dans d’autres forteresses, — poursuivit-il.

Sur quoi il se mit à décrire en détail ces « commodités » ; on aurait pu croire, à l’entendre, que le principal objet de la détention des prisonniers dans la forteresse était de leur procurer un séjour agréable.

— Autrefois, c’est vrai, on les traitait d’une façon assez rigoureuse : mais à présent ils sont traités aussi bien que possible. Ils ont à manger de trois plats, et toujours un plat de viande : des côtelettes ou du hachis. Le dimanche, nous leur donnons encore un plat de plus : un entremets. Fasse Dieu qu’un jour toute la Russie puisse se nourrir comme eux !

Suivant l’habitude des vieillards, le général, une fois lancé sur son sujet, ne s’arrêta plus avant d’avoir répété jusqu’au bout ce qu’il répétait sans cesse.

— Quant aux livres, — disait-il, — nous mettons à