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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/351

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II


L’homme entre les mains duquel était placé le sort des prisonniers détenus à la forteresse était un vieux général qu’on disait un peu abruti, mais qui n’en avait pas moins derrière lui des états de service des plus brillants : il possédait une quantité innombrable de décorations, dont il dédaignait d’ailleurs de porter les insignes, à l’exception d’une petite croix blanche attachée à sa boutonnière. Il avait gagné cette croix au Caucase, pour avoir forcé de jeunes paysans russes, placés sous ses ordres, à tuer des milliers de gens du pays, qui défendaient leurs libertés, leurs maisons, et leurs familles. Il avait ensuite servi en Pologne, où il avait de nouveau forcé de jeunes paysans russes à commettre les mêmes actes, ce qui lui avait valu de nouveaux honneurs ; et puis il avait encore servi quelque part ailleurs, où il s’était distingué de la même façon. Maintenant, vieux et fatigué, il occupait cet emploi d’inspecteur de la forteresse. Il remplissait les devoirs de sa charge avec une rigueur inflexible, les considérant comme la chose la plus sacrée qu’il y eût au monde.

Les devoirs de sa charge consistaient à maintenir au secret, dans de sombres cellules, des détenus politiques des deux sexes, et à les y maintenir de telle façon que, dans l’espace de dix ans, la moitié d’entre eux mouraient infailliblement : quelques-uns perdaient la raison, d’autres devenaient phtisiques, et un grand nombre se tuaient, en se laissant mourir de faim, ou en s’ouvrant les veines avec un morceau de verre, ou bien en se pendant aux barreaux d’une fenêtre.

Le vieux général savait tout cela, et tout cela se passait sous ses yeux ; mais tous ces accidents ne l’émouvaient pas plus que ceux que produisaient la foudre, les inondations, etc. La seule chose qui l’intéressât était d’obéir au règlement qui lui était imposé. Ce règlement devait, avant tout, être exécuté : peu importaient, dès