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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/333

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— Oh ! elle-même doit bien le savoir, pourquoi ! Ces cheveux courts, c’est pain bénit quand elles sont sous clé !

— Je ne sais pas si c’est vraiment pain bénit : mais je sais qu’elles souffrent, comme nous souffririons à leur place. Comment vous, chrétienne, vous qui croyez dans l’Évangile, comment pouvez-vous être ainsi sans pitié ?

— Que dis-tu là ? Cela n’a aucun sens ! L’Évangile est l’Évangile, et ce qui est mauvais est mauvais. Voudrais-tu donc que je fasse profession d’aimer les nihilistes, et surtout les femmes nihilistes, avec leurs cheveux courts, quand en réalité je ne puis les souffrir ?

— Et pourquoi ne pouvez-vous pas les souffrir ?

— Quel besoin ont-elles de se mêler de ce qui n’est point leur affaire ?

— Mais voici, par exemple, Mariette : vous admettez, vous-même, qu’elle ait le droit de s’occuper des affaires de son mari !

— Mariette, c’est autre chose. Mais qu’une Dieu sait quoi, une fille de pope quelconque, veuille nous faire la leçon à tous !

— Non pas nous faire la leçon, mais secourir le peuple !

— On n’a pas besoin d’elles pour savoir les besoins du peuple !

— Hé bien ! ma tante, vous vous trompez ! Les besoins du peuple augmentent, et la vérité est que nous ne les connaissons pas. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même, car je reviens de la campagne. Trouvez-vous cela juste, que les paysans peinent jusqu’au-delà de leurs forces et n’aient pas de quoi se nourrir à leur faim, tandis que nous vivons dans l’oisiveté et le luxe ? — poursuivit Nekhludov, que la bienveillance de sa tante entraînait peu à peu à vouloir lui faire part de toutes ses pensées.

— Que souhaites-tu donc ? Souhaites-tu que je travaille et me prive de manger ? Mon cher, tu finiras mal !

— Et pourquoi ?

Cependant un haut et robuste vieillard venait d’entrer