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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/330

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société, quelque aversion qu’il éprouvât pour elle en général et pour ces personnes-là en particulier.

Ce fut cette dernière considération qui le décida, en arrivant à Pétersbourg, à aller demeurer chez sa tante, la princesse Tcharska, femme d’un ancien ministre. Il savait qu’il s’y retrouverait plongé au centre même de ce monde aristocratique qui lui était devenu si cruellement étranger : et cette pensée le désolait ; mais il n’ignorait pas non plus qu’il aurait offensé sa tante en n’allant pas demeurer chez elle, et qu’il se serait ainsi privé, pour ses entreprises, d’un concours qui pouvait lui être extrêmement précieux.

— Eh bien ! qu’est-ce qu’on m’a raconté de toi ? — lui demanda la comtesse Catherine Ivanovna, le matin même de son arrivée, tout en s’occupant de lui faire boire son café au lait. — Te voilà devenu un original ! Monsieur pose pour le philanthrope ! Il secourt les criminels ! Il visite les prisonniers ! Ainsi tu fais des enquêtes ?

— Ma foi non, je n’y songe pas !

— Ah ! tant mieux ! Mais alors, ce sera quelque aventure romanesque ? Allons, raconte !

Nekhludov raconta ses relations avec la Maslova, telles exactement qu’elles avaient été.

— Oui, oui, je me rappelle ! Ta pauvre mère m’a vaguement parlé de tout cela, après ton séjour chez les vieilles demoiselles : elles avaient imaginé — n’est-ce pas ? — de te marier avec leur pupille ! Comment donc s’appelait-elle ? Et elle est encore jolie ?

La comtesse Catherine Ivanovna Tcharska était une femme d’une soixantaine d’années, bien portante, gaie, énergique, bavarde. De haute taille et très corpulente, elle avait une petite moustache noire nettement dessinée sur sa lèvre supérieure. Nekhludov l’aimait beaucoup. Depuis l’enfance, il s’était habitué à venir chercher auprès d’elle de l’énergie et de la gaieté.

— Non, ma tante, tout cela est fini ! Je désire seulement lui venir en aide, parce qu’elle a été condamnée injustement, et que c’est moi qui suis coupable de toute sa misère Je me sens tenu de faire pour elle tout ce que je puis.