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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/327

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vêtue d’une robe de soie rouge très ouverte et toute salie de taches de vin, avec un ruban rouge dans ses cheveux défrisés, fatiguée, abrutie, à demi ivre, à deux heures du matin, après avoir reconduit un visiteur, et avant de se remettre à danser, était venue s’asseoir un instant auprès de la pianiste, une maigre et osseuse créature couverte de boutons. Et la Maslova, tout d’un coup, s’était senti un gros poids sur le cœur : elle avait avoué à la pianiste que la vie qu’elle menait lui était pénible, qu’elle n’avait plus la force de la supporter davantage. La pianiste avait répondu qu’elle aussi était lasse de la vie qu’elle menait ; et comme Claire, s’étant approchée, avait joint ses doléances à celles des deux femmes, toutes trois décidèrent de s’en aller et de changer de vie dès qu’elles le pourraient. La Maslova, renonçant à la danse, allait sortir du salon et remonter dans sa chambre, lorsque de nouveau s’étaient fait entendre, dans le corridor, des voix avinées de clients. Le violoniste avait entamé une ritournelle, la pianiste s’était hâtée de l’accompagner : un petit homme ivre, en habit noir et cravate blanche, avait empoigné la Maslova par la taille ; un gros homme barbu avait empoigné Claire, et longtemps on avait tourné, chanté, bu, crié ! Ainsi s’était passée une année, puis une autre ! Comment changer de vie ?

Et de tout cela l’unique cause était lui, Nekhludov ! Plus forte que jamais, elle sentait s’éveiller sa haine pour lui. Elle aurait voulu pouvoir l’insulter, le frapper. Elle regretta d’avoir, ce jour-là, laissé échapper l’occasion de lui signifier de nouveau qu’elle le connaissait bien, qu’elle ne lui céderait pas, qu’elle ne lui permettrait pas d’abuser d’elle une seconde fois !

Et sa passion était si vive, elle se sentait si exaspérée de douleur et de colère, qu’un désir la saisit de boire de l’eau-de-vie pour se calmer et pour oublier. Malgré le serment qu’elle s’était fait de n’en plus boire, sûrement elle en aurait bu, si elle avait eu le moyen de s’en procurer. Mais l’eau-de-vie était sous la garde de l’infirmier-chef : et de l’infirmier-chef la Maslova avait peur,