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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/320

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cela, ils sont prêts à accuser, à juger, à condamner qui vous voudrez !

— Mais, enfin, il y a des lois ! Ils n’ont pas le droit de déporter un homme simplement parce qu’il lit l’Évangile avec ses amis ?

— Ils ont le droit, non seulement, de le déporter, mais de l’envoyer aux travaux forcés, pour peu que la fantaisie leur vienne de déclarer que cet homme, en commentant l’Évangile, s’est éloigné de l’explication qui lui était imposée, et, par là, à publiquement offensé l’Église. Outrage à la foi orthodoxe, — les travaux forcés !

— Est-ce possible ?

— C’est comme je vous l’affirme ! Je dis toujours aux magistrats, — poursuivit l’avocat, — que je ne puis les voir sans me sentir le cœur plein de reconnaissance pour eux, attendu que, si je ne suis pas en prison, et vous aussi, et tout le monde, c’est par un pur effet de leur complaisance.

— Mais si tout dépend du caprice du procureur et d’autres personnes pouvant, comme lui, suivre la loi ou ne pas la suivre, en quoi donc consiste l’autorité de la justice ?

L’avocat accueillit cette question par un joyeux éclat de rire :

— Voilà bien des problèmes dignes de vous ! Mais, cher Monsieur, tout cela, c’est de la philosophie ! Savez-vous ? venez passer la soirée avec nous un samedi ! Vous rencontrerez chez nous des savants, des hommes de lettres, des artistes. Alors nous pourrons discuter à notre aise ces questions générales. Venez sans faute ! Ma femme sera enchantée de vous revoir !

— Certainement, je ferai mon possible… — répondit Nekhludov, tout en sentant qu’il mentait, et qu’il ferait au contraire son possible pour ne jamais venir aux samedis de l’avocat, et pour ne jamais se trouver dans ce cercle de savants, d’hommes de lettres, et d’artistes.

Le rire de Faïnitzine, en réponse à sa demande, et le ton ironique avec lequel il avait prononcé les mots de