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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/314

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faire transporter une malle qu’il avait préparée dès la veille, il se mit en route pour aller chez l’avocat.

La matinée était très froide. Aux orages et aux pluies avaient succédé les gelées qui, d’ordinaire, surviennent au début du printemps. La température était si fraîche et le vent si pénétrant que Nekhludov, vêtu d’un pardessus trop léger, grelottait, et pressait le pas pour se réchauffer.

Sa mémoire était hantée de ce qu’il avait vu au village : il revoyait ces femmes, ces enfants, ces vieillards, cette misère et cette fatigue qu’il venait de découvrir pour la première fois ; il revoyait, en particulier, le misérable enfant vieillot qui, sur les bras de sa mère, lui avait souri d’un lamentable sourire, en agitant sans cesse ses jambes décharnées ; et, involontairement, il comparaît à ces souvenirs ce qu’il voyait autour de lui. Passant devant les boutiques des épiciers, des bouchers, des marchands de poisson et des marchands de confections, il était frappé de la mine repue de la plupart de ces petits bourgeois, et de la différence de cette mine avec celle des paysans. Également repus lui paraissaient les cochers des voitures de maître, avec leurs énormes cuisses où s’étalaient d’énormes boutons dorés, les portiers en livrée galonnée, les femmes de chambre en tabliers blancs et en cheveux bouclés, et jusqu’aux cochers de fiacre de première classe, étalés sur les coussins de leurs voitures, et occupés à dévisager distraitement les passants. Mais, sous cette mine repue, Nekhludov reconnaissait à présent en eux la même espèce d’hommes qu’il venait de voir à la campagne. Chassés de leur village par le manque de terre, ceux-là avaient su s’adapter aux conditions de la vie des villes ; ils étaient devenus des bourgeois, et jouissaient et s’enorgueillissaient de leur situation ; mais combien d’autres il y en avait qui, chassés pareillement de leur village par le manque de terre, avaient eu moins de chance et se trouvaient dans une condition infiniment plus misérable que celle qu’ils n’avaient pu supporter chez eux ! Tels, par exemple, ces cordonniers que Nekhludov voyait