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Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/288

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V


Nekhludov se sentait très à l’aise avec les deux gamins qui, d’ailleurs, tout le long de la route, le divertissaient de leur bavardage. Le plus petit, l’enfant en chemise rose, ne riait plus, et parlait avec autant d’intelligence et de sérieux que son compagnon.

— Eh bien ! et qui est-ce qui est le plus pauvre, dans le village ? — demanda Nekhludov.

— Le plus pauvre ? Mikail est pauvre, et puis Sémène ! Makarov, mais c’est encore Marthe qui est la plus pauvre !

— Et Anissia, celle-là est encore plus pauvre ! Anissia n’a pas même de vache ! Elle mendie !

— C’est vrai qu’elle n’a pas de vache, — dit l’aîné des deux gamins, — mais chez elle ils ne sont que trois, et chez Marthe ils sont cinq !

— Oui, mais Anissia est veuve !

— Tu dis qu’Anissia est veuve ; mais Marthe, c’est comme si elle était veuve aussi ! Elle n’a tout de même pas son mari !

— Et où est-il, son mari ? — demanda Nekhludov.

— Il nourrit ses poux en prison ! — répondit l’aîné des enfants.

— L’année passée, — interrompit le plus petit, — il avait coupé deux bouleaux : alors on l’a mis en prison. Il y a plus de six mois de ça ; alors sa femme mendie. Elle a trois enfants, et puis sa mère qu’elle nourrit !

— Et où demeure-t-elle ?

— Tiens, voilà sa maison ! — dit le gamin en désignant du doigt une maison devant laquelle se traînait avec effort, sur deux jambes arquées, un tout petit garçon à la tête blanche.

— Vasska, méchant polisson, veux-tu rentrer bien vite ! — cria, de la maison, une femme encore jeune,